Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde

Autour de Mrs Dalloway

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Le corpus de documents suivant peut être exploité dans le cadre de la séquence sur les romans mettant en scène des créateurs (puisqu’il est centré sur Virginia Woolf et son roman Mrs Dalloway), ou bien dans le cadre de la séquence sur les femmes dans le roman (Visions de la femme, c’est-à-dire comment la femme perçoit le monde et est perçue dans le roman), cette deuxième option étant peut-être la plus pertinente.
Ces textes pourraient eux-mêmes faire l’objet d’une séquence à part entière. En ce cas, il serait fortement recommandé que les élèves lisent Mrs Dalloway de Virginia Woolf et Les Heures de Michael Cunningham en lecture cursive.
En première L, ces activités permettent de croiser l’étude du roman avec la question des réécritures.

Voici le corpus :
L’incipit de Mrs Dalloway, de Virginia Woolf, 1925 (Gallimard, collection Folio Classique n°2643, traduction M.-C. Pasquier)
Un extrait du journal intime de Virginia Woolf, daté du 30 août 1923, publié dans le Journal d’un écrivain (Editions 10/18, traduction M.-C. Huet), cité en exergue du roman de Michael Cunningham.
Le triple-incipit du roman de Michael Cunningham, Les Heures, 1998 (Editions 10/18, traduction Anne Damour) : « Mrs Dalloway », « Mrs Woolf », « Mrs Brown »
La séquence liminaire de l’adaptation cinématographique du roman de Cunningham par Stephen Daldry, The Hours, 2002, avec Meryl Streep, Nicole Kidman et Julianne Moore.

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Le film
L’adaptation du roman de Michaël Cunningham, The Hours (2002) par Stephen Daldry est éditée en DVD par TF1 Vidéo.
On s’intéressera à la deuxième séquence du film, dont on trouvera un découpage en plan à la fin de ce document.


DÉMARCHES PROPOSÉES

Il y a plusieurs manières d’aborder le corpus.

NB : ce qui suit ne constitue pas un plan de séquence ; il ne s’agit que de pistes d’étude.

1) L’écriture de Virginia Woolf étant assez déstabilisante et ses thématiques complexes, on peut partir d’une lecture analytique de l’incipit de Mrs Dalloway qui pourrait mettre à jour le jeu sur la subjectivité, le principe du « stream of consciousness » et la thématique du temps et de l’instant, laquelle recouvre une réflexion sur la vie et la mort.
Mais cette approche est peut-être un peu trop académique et, à la limite, il me paraît presque plus pertinent de faire s’interroger les élèves sur les éléments de l’écriture romanesque qui les surprennent, les perturbent, les expressions qui les frappent, peut-être, par leur beauté ou leur caractère incongru (« les cercles de plomb se dissolvaient dans l’air… »), voire les éléments qu’ils n’apprécient pas, pour les emmener ensuite vers le reste du corpus et la réécriture par Michaël Cunningham.
On peut également amorcer le travail par une analyse comparée précise de l’incipit de Mrs Dalloway et du chapitre « Mrs Dalloway » des Heures de M. Cunningham. La confrontation des textes amènera à dégager les nombreux points communs entre les deux Clarissa mais aussi des différences révélatrices, telles que, par exemple, le fait que Clarissa Dalloway relève de maladie tandis que Clarissa Vaughan est en pleine santé.

2) On peut aussi s’appuyer sur le passage tiré du journal intime de Virginia Woolf – sachant que l’écriture quasi compulsive de Virginia Woolf, dans un journal qu’elle commence à l’adolescence et qui s’achèvera avec sa mort, révèle bien l’attachement de l’auteur à une réflexion sur la conscience et l’intériorité. En particulier, on peut faire réfléchir les élèves sur la métaphore de la « grotte » : que recouvre-t-elle ? que suggère-t-elle des personnages, de leur rapport au monde ou de l’écriture romanesque chez Woolf ?
Les personnages – dans l’extrait Mrs Dalloway et Scrope Purvis – ne sont en effet pas traités de façon traditionnelle dans cet incipit : il n’y a aucune « fiche d’identité » les présentant à leur lecteur, et hormis une simple relation de voisinage, on ne sait rien des liens entre Clarissa Dalloway et Scrope Purvis. Les personnages sont uniquement abordés sous l’angle de leurs perceptions, de leurs impressions, du cours apparemment désordonné de leurs pensées. La « grotte » qui se creuse derrière les personnage désigne alors tout à la fois leur intériorité, leur passé, que le monde lui même, dont ils sont eux-mêmes, en quelque sorte, des métaphores. Or, c’est précisément à travers la subjectivité des personnages, celle de Mrs Dalloway en particulier, que se construit une vision du monde : un monde marqué par la beauté et la vie, mais aussi par la mort, très présente à travers le souvenir de Clarissa, qui suggère un passé où elle a pu être heureuse, mais qui n’est plus (« des milliers de choses avaient disparu à jamais »), et auquel fait écho Big Ben.
Bien entendu il ne s’agit pas d’une thématique novatrice : la réflexion sur l’éphémérité des choses, sur le fait que la vie ne se mesure qu’à l’aune de la mort est largement répandue dans la littérature et les arts. Il pourra être pertinent, d’ailleurs, de mettre en parallèle l’incipit de Mrs Dalloway avec des vanités
(cf. à ce sujet l’excellent site de Karine Lanini : http://karine.lanini.free.fr/Jardindevanites.htm).
Mais ce qui est original chez Woolf, c’est la création d’une écriture originale et l’utilisation des personnages dans le but de reproduire la fugacité et la densité de l’instant. On reviendra sur ce sujet.

3) On peut s’attacher à montrer par la suite que Michael Cunnigham, qui place en exergue de son roman l’extrait du Journal de Virginia Woolf daté du 30 août 1923, applique le principe que celui-ci énonce : « faire communiquer ces grottes entre elles ».

4) Il serait pertinent de s’interroger à partir de ces textes sur les questions de la genèse d’une œuvre romanesque et les problématiques de sa réception :
- Cunningham met en scène l’auteur, Virginia Woolf et imagine celle-ci cherchant la première phrase de Mrs Dalloway. La mise en abyme de l’auteur montre notamment un choix à faire entre une situation banale et frivole (une femme partant acheter des fleurs un matin) et une situation historique et grave (le contexte militaire du roman puisque, Mrs Dalloway de Virginia Woolf se déroule sur fond de première guerre mondiale, arrière-plan lointain et seulement suggéré, mais peut-être d’autant plus présent qu’il n’est pas explicite). Il est capital, sur ce point, que les élèves prennent conscience que le travail de Cunningham ne relève pas ici de la biographie, mais est une mise en scène fictive de Woolf en train de créer. Toujours est-il que la réflexion sur la création littéraire est une piste intéressante, parce qu’elle permet de revenir sur l’incipit de Mrs Dalloway et ses enjeux ; on peut alors poser une question, simple en apparence, mais qui peut recevoir des réponses multiples : de quoi parle Mrs Dalloway ? Qu’est-ce que cela raconte ?
- Cunningham met en scène une lectrice de Mrs Dalloway, insatisfaite par sa vie de ménagère modèle dans une famille américaine standard, et trouvant dans le roman de Woolf un souffle qui lui manque. Il y a lieu de s’interroger ici sur le lecteur de romans et ses attentes : s’évader, s’identifier…
- Enfin, Cunningham imagine une Clarissa moderne, Clarissa Vaughan, qui va vivre, d’une certaine manière, la vie de Clarissa Dalloway dans le roman de Woolf, mais soixante-dix ans plus tard. On pourra alors s’interroger sur la fonction du roman (s’agit-il simplement de relater la vie de personnages, ou bien ne s’agirait-il pas de raconter le monde à travers des personnages, donc de tenir un discours universel sur le monde ?), et sur les rapports du roman avec la réalité.

5) Il paraît nécessaire également de s’interroger sur les choix stylistiques de Woolf à partir de sa comparaison avec la réécriture proposée par Cunningham. Le style de Woolf, sous un apparent désordre, est cohérent avec sa volonté de traduire en mots ce qu’elle nomme « the stream of consciousness ». Il faut alors démontrer comment s’articulent mise en place des personnages, discours sur le monde, et choix stylistiques dans le roman. Le style de Woolf est ainsi très reconnaissable, quoique bien sûr le texte traduit en limite l’analyse :


6) En fin de séquence, il serait pertinent de mener une analyse filmique de la séquence d’ouverture du film de Stephen Daldry, The Hours – en fin de séquence, car tout l’intérêt de ce travail, à mon avis, réside dans la question de la transposition d’un style verbal à l’image, et dans la problématique suivante : comment rendre compte de récits (ceux de Woolf et de Cunningham) qui s’appuient sur l’intériorité des personnages par un médium qui, de prime abord, n’aborde les choses et les personnages que par l’extérieur ?

Par ailleurs, cette analyse filmique permettra de prolonger la réflexion sur les réécritures.
On sera particulièrement attentif, dans cette séquence filmique, aux éléments suivants :


Une excellente analyse du film est disponible à l’adresse suivante :
http://www.filmdeculte.com/film/film.php ?id=453

On pourrait encore ouvrir cette étude sur des analyses de deux films de François Ozon, avec Charlotte Rampling : Swimming Pool et Sous le sable, d’abord parce que tous deux mettent en scène des femmes confrontées à un monde qui leur échappe et sur lequel leur regard va changer, ensuite parce que ce changement est induit par une relation entre la vie et la mort, enfin parce que le temps est au cœur de chacun des deux films, dont le rythme est d’ailleurs comme ralenti, comme si les instants s’étiraient tout en gagnant en épaisseur : le temps de la création pour la romancière de Swimming Pool, le temps du deuil – avec une interpénétration très « woolfienne » de la réalité, des souvenirs et du rêve – dans Sous le sable. Ce film multiplie d’ailleurs les références à Virginia Woolf : Charlotte Rampling, qui campe un professeur d’université spécialiste de Virginia Woolf, lit un extrait des Vagues, les hallucinations de la veuve évoquent les voix qu’entendait Virginia Woolf et qui lui valurent plusieurs internements, et la mort du mari rappelle le suicide de Virginia Woolf lui-même, qui s’est noyée.

The Hours, de Stephen Daldry (2002)
Découpage de la séquence 2


La deuxième séquence du film, qui correspond au générique du film (et au chapitre 2 de l’édition DVD, intitulé « Trois femmes ») a une cohérence thématique – il s’agit du réveil de Virginia Woolf, Laura Brown et Clarissa Vaughan – et une cohérence sonore – la musique de Philip Glass commençant sur le plan 1 et s’achevant sur le plan 46 - qui lui donnent son unité. On peut dire que cette séquence, après la première qui, en prologue et comme dans le roman de Michael Cunningham, présentait le suicide de Virginia Woolf, a une fonction d’incipit dans la mesure où, outre le fait qu’elle présente les trois personnages et établit les liens entre elles, elle contient en germe tout le propos du film et ses thématiques. La séquence dure exactement 5 minutes et comporte 46 plans, soit courts (moins de 10 secondes), soit moyens (entre 10 et 20 secondes).


Remarque : pour ce découpage, j’utilise la terminologie proposée par le Précis d’analyse filmique de François Vanoye et Anne Goliot-Lété (Nathan Université, collection 128, 1992). Mais en ce qui concerne les raccords, j’ai dû adapter la terminologie, qui s’avérait insuffisante.
Ainsi, le raccord mouvement peut désigner la continuité des mouvements d’un même personnage entre deux plans, mais aussi le fait qu’un personnage achève ou reproduise le mouvement effectué par un autre dans le plan précédent.
Le raccord sonore désigne le fait que les deux plans sont reliés par un son in présent dans les deux plans.
Le raccord thématique signale la récurrence dans les deux plans, ou d’une attitude de deux personnages distincts (ex : à la fin de la séquence, les trois femmes manifestent toutes, dans des plans se succédant, une hésitation).
Le raccord objet fonctionne quant à lui sur le principe de la métonymie (plan 11 : la porte signifie Virginia, que le plan 12 va nous proposer) ou bien relie deux plans par la présence d’un type d’objet (les miroirs, les fleurs).

Ces choix sont peut-être peu rigoureux sur le plan universitaire, mais on été effectués par commodité, pour retranscrire avec le plus de fidélité possible la complexité de cette séquence cinématographique.

Découpage: Voir le document .pdf > > >

Le piano et la musique de Philip Glass se taisent définitivement sur la plan 47, dans un decrescendo qui va laisser place au premier dialogue entre Léonard et Virginia Woolf, qui lui annonce qu’elle a trouvé la première phrase de Mrs Dalloway.

En ce qui concerne la musique, encore, il faudrait préciser comme elle se développe en fonction des images. La mélodie au piano n’est pas toujours présente, il n’y a parfois que des cordes sur certains plans. Par ailleurs, le piano est plus ou moins fort, il va crescendo ou decrescendo sur les images.

On pourra à ce titre réfléchir sur les propos suivants de Philip Glass sur son travail (interview de Philip Glass se trouvant dans les bonus DVD, Paramount, 2003) :

« La première fois que j’ai vu le film, il m’a semblé que la musique devait structurer The Hours. L’intrigue est compliquée et la musique pouvait devenir un élément qui rende le film plus compréhensible et qui fasse le lien entre les trois histoires. La musique devait apporter une unité au film. On aurait pu envisager une musique différente pour chaque époque. Mais je préférais avoir la même musique pour les trois. Chaque personnage est illustré par une variation du thème. Cela donne l’impression d’une seule et même musique.
Les premières notes sonnent comme un faux départ. Et puis ça continue. Un peu comme quand on a du mal à se réveiller le matin. La musique commence, s’arrête. Puis elle reprend pour continuer sans s’arrêter. Exactement comme la sensation du matin.
J’ai choisi le piano parce que c’est un instrument qui me tient à cœur et qui traverse les époques. Le piano est intemporel. J’y ai ajouté un orchestre à cordes pour l’intensité et la profondeur.
Dans le film, on remonte le temps, on passe d’une époque à l’autre. A la fin du film, le personnage de Virginia Woolf dit qu’elle doit affronter la vie. Pour elle, se suicider n’est pas un acte tragique, mais plutôt une sorte d’aboutissement. C’est un thème récurrent de la littérature japonaise : s’ôter la vie peut être un acte d’accomplissement, un acte de plénitude. Le suicide de Virginia Woolf n’est pas un geste désespéré engendré par la tristesse et la folie. Donc la musique ne doit pas forcément évoquer la mort, mais un choix existentiel.
Il est indéniable que le ton émotionnel de la musique est évoqué par la musique – les images restent très neutres. Elles ont bien sûr un contenu émotionnel, mais il peut facilement être manipulé. La musique donne la direction, comme une flèche tirée en l’air. Tout le reste suit. »

Élise Dalle-Rive, lycée général et technologique Charles de Gaulle - Compiègne