Littérature en Terminale  
Les Planches courbes: ressources

Stage du plan académique de formation
Amiens, Lycée Robert de Luzarches, 16 janvier 2006

 

Yves Bonnefoy, Les Planches courbes
Mémoire, mythe
et poésie

par Monsieur Robert Repetto, professeur de lettres au lycée Jean Zay d'Orléans

Le recueil au programme présente de grandes difficultés d'approche.
Par sa complexité d'abord: il s'agit ici de pièces composées entre 1996 et 2001, cinq des sections qui composent le recueil ont été écrites pour accompagner des oeuvres picturales.
En raison de la désaffection contemporaine pour la poésie ensuite.
Il est impossible, vu la richesse du recueil, d'être exhaustif. Deux pistes seront donc privilégiées ici: le sens bien sûr, et la dimension mythique.

1. Lire un recueil poétique contemporain.

1.1 La spécificité de la lecture poétique

a) Yves Bonnefoy lui-même insiste sur l'oralité poétique. Revenir à l'oralité c'est revenir aux origines de la poésie en occident, celle des aèdes et des bardes. Entrer en poésie c'est d'abord lire à voix haute. Cette oralisation du texte permet un déclenchement.

b) Il faut ensuite entendre le texte lu par quelqu'un. On écoute alors Yves Bonnefoy dire la section IX de "La Maison natale".

Cliquez pour entendre la voix de M. Bonnefoy évoquant "l'évasive présence maternelle"
(© cédérom Les Planches courbes, enregistré par M. Yves Bonnefoy)

La déclamation est émouvante, lente, la voix vieillie quelque peu tremblante et profonde. On remarquera la mise en valeur des mots, les arrêts à la fin des vers. Le poème est une voix qui parle.

c) Il faut enfin mémoriser le texte et l'apprendre.
On consultera, à ce sujet, ce qu'en dit Yves Bonnefoy dans les "Remarques sur l'enseignement de la poésie au lycée", page 116 (Ce texte est disponible dans son intégralité sur ce site)
Les hésitations de la mémoire participent de la création du poème.
La rationalité qui découpe, ordonne, recompose la réalité est pour Bonnefoy à l'opposé de l' "allure poétique" (selon l'expression d'Aragon), qui s'approprie le texte dans l'imaginaire. On peut ainsi appliquer la méthode préconisée par Roland Barthes - reprenant d'ailleurs des remarques d'Ignace de Loyola - qui consiste à recourir à la «composition de lieux», on imagine le texte, visualise le sable, quand on entend ou lit le mot «sable», et à «l'application des sens», on évoque le texte en imagination, on entend du bruit si l'on voit le mot «bruit»...
La notion de présence est également intéressante: le texte s'impose à celui qui l'entend. En poésie, comme au théâtre, une voix s'impose par sa présence.
Le poème par ailleurs fonctionne comme un tout autonome, alors même qu'il participe de l'ensemble de l'oeuvre, et en est indissociable. Ainsi, «La Maison natale» est un tout, dont le poème IX peut être lu de façon autonome. Comme chez La Bruyère, autre auteur au programme, une remarque peut être isolée, détachée de son contexte, mais aussi faire sens avec lui.
Enfin, il faut assumer l'hermétisme, l'obscurité du texte:

"Et c'est d'une même étreinte, comme une seule grande strophe vivante, qu'elle [la poésie moderne] embrasse au présent tout le passé et l'avenir, l'humain avec le surhumain, et tout l'espace planétaire avec l'espace universel. L'obscurité qu'on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à la nuit même qu'elle explore, et qu'elle se doit d'explorer : celle de l'âme elle-même et du mystère où baigne l'être humain. Son expression toujours s'est interdit l'obscur, et cette expression n'est pas moins exigeante que celle de la science." (Saint-John-Perse, Allocution au banquet Nobel, 1960)

1.2 Cinq approches complémentaires de la poésie.

Ces approches sont complémentaires, et il y aurait du danger à en privilégier une, en particulier la première.
- linguistique, formaliste: il s'agit uniquement d'un travail sur la langue et les mots.
- psycho-critique ou psycho-biographique: approche où l'on éclaire le texte par la biographie de l'auteur. Ici, on ne peut éviter de convoquer la biographie de l'auteur; mais ces poèmes ne se réduisent pas à être une autobiographie; nous sommes touchés par ce recueil, qui a quelque chose d'universel, qui nous renvoie à des questions que se posent tous les êtres humains; le recueil est donc à la fois biographique et universel.
- thématique: (J.P. Richard) étude de grands thèmes (l'eau, la maison, etc.), ceux-ci se déclinant en motifs (l'eau se décline en fleuve, rive, barque... la maison en lampe, fenêtre, porte...)
(C'est ce que propose le Bréal, qui sélectionne certains thèmes: la barque, l'enfant, les fruits, la robe). Cette démarche présente un danger de fragmentation et de cloisonnement, au rebours de ce que se propose la poésie d'Y. Bonnefoy, qui veut reconstituer l'unité du monde.
Les thèmes doivent donc être mis en relation, fonctionner comme une constellation d'éléments qui se répondent. Chaque thème renvoyant à tous les autres, il faut se garder d'une étude par alvéoles.
- érudite: il s'agit de faire repérer les références culturelles du texte: Keats, Armide, Ulysse... et d'expliciter ces allusions. Le danger «c'est d'encombrer le texte de ces intertextes.» (Genette), et d'en faire un catalogue de références. L'ouvrage de la collection «Profil» présente un exemple de cette approche érudite mais souvent gratuite.
- philosophique: elle privilégierait le sens, sans montrer comment, à travers quelles formes, on y parvient. Il faut éviter cette lecture purement conceptuelle, à l'opposé de la démarche de Bonnefoy, qui entend garder à l'oeuvre toute sa saveur.

1.3 Premiers jalons d'une approche poétique de Bonnefoy.

1.3.1 La quête du réel

Il faut retrouver une réalité perdue; pour cela, Y. Bonnefoy a recours à l'image du leurre, récurrente dans le recueil; deux écrans s'interposent entre le Moi et le Monde:

a) le concept, qui nous oblige à rester à la porte, tout en nous donnant accès aux choses. C'est l'immédiateté perdue, le «leurre du seuil».

b) le langage, qui prétend exprimer le monde, mais qui la plupart du temps s'y substitue et le trahit: c'est «le leurre des mots».

Cette idée est présente chez Bonnefoy dès 1947 dans L'anti-Platon:

"Ce rire couvert de sang, je vous le dis, trafiquants d'éternel, visages symétriques, absence du regard, pèse plus lourd dans la tête de l'homme que les parfaites Idées, qui ne savent que déteindre sur sa bouche."

On la retrouve dans La poétique de Nerval (1987):

"Cette contiguïté, ce donné ensemble de l'arbre, et du rocher près de lui, et de la source plus loin, la source qu'on entend au moment même où on le regarde, voilà bien, en effet, ce que le mot arbre va détruire, puisque le mot n'intervient que par référence à des arbres de toutes sortes, dont l'intrusion nous fait aussitôt quitter notre état premier d'implication pure et simple dans l'expérience du lieu."

La poésie est pour Bonnefoy une tentative pour retrouver le monde dans son unité, son immédiateté, sa pureté originelle. En cela, il est proche des grands romantiques allemands, Hölderlin et Novalis.

Ainsi, dans «L'Adieu», in Ce qui fut sans lumière (1987, Gallimard), «Le paradis est épars, je le sais, [...]» fait écho à Novalis, Fragments (José Corti):

«Le paradis est dispersé sur toute la terre.
C'est pourquoi on ne le reconnaît plus.
Il faut réunir ses traits épars.»

1.3.2 Une poésie de la présence

Le roman nous installe dans une durée, de même que le théâtre. En revanche, on peut lire un poème en un temps très court, ce qui donne un sentiment de présence extraordinaire: le poème, c'est ici et maintenant. Cette présence est exaltée à travers trois motifs: le lieu («vrai lieu»); le corps («vrai corps»); la voix («Douve parle»), déjà présents dès le début de l'oeuvre dans Du mouvement et de l'immobilité de Douve. La quête poétique est celle de ce vrai lieu, de ce vrai corps de la voix.

2. Entrer dans l'univers poétique du recueil.


2.1. La structure de l'ensemble: un polyptyque expressif

Voir le tableau de la composition du recueil

On y trouve en effet 7 sections, et on peut remarquer la position centrale de La Maison natale. La Pluie d'été ébauche un paysage intérieur. Puis on trouve deux volets relatifs au langage poétique: La Voix lointaine et Dans le leurre des mots. Dans La Maison natale, deux poèmes évoquent le père et la mère (7 et 9), et deux Cérès (3 et 12). Enfin se succèdent le récit des Planches courbes, le poème métaphysique de L'Encore aveugle et enfin Jeter des pierres.

2.2 Un récit fractal

Le récit intitulé Les Planches courbes peut être lu comme un récit fractal.
Une structure fractale est une structure où la cellule est à l'image du tout. Un texte fractal est un texte qui reproduit l'ensemble de l'oeuvre. Voyons en quoi le récit de la légende du passeur est une sorte de récit fractal.
En outre, il semble moins difficile d'entrer dans l'oeuvre par ce texte; bien sûr, on aura procédé au préalable à une lecture linéaire du recueil; mais en classe, la lecture de cette légende fait retrouver un chemin familier aux élèves: l'univers du conte, de la légende.
C'est la première fois dans le recueil que l'on passe du vers à la prose, et c'est la section qui donne son titre à l'ensemble.
Pour interpréter ce récit, il faut en étudier les référents mythiques: Saint Christophe d'abord: dans la Légende dorée, Jacques de Voragine, dominicain italien du XIII° siècle, relate cette histoire. Bonnefoy, quoique agnostique, est pétri de culture chrétienne.

Cliquez sur le livre pour lire la légende de Saint Christophe, dans La légende dorée

Charon ensuite: au début du récit, il est dit que l'enfant «tenait serrée dans sa main la petite pièce de cuivre»: il s'agit bien sûr de l'obole due au nautonier.
On peut faire partager aux élèves l'idée que Bonnefoy, dans ce texte comme dans toute son oeuvre, construit «une mythologie personnelle» (Charles Mauron). Un mythe syncrétique, porteur de toutes les grandes figures poétiques du recueil. On peut partir avec les élèves de questions très simples: se déroule cette légende? sur les rives d'un fleuve. Quand? la nuit; le recueil a une dimension nocturne, onirique. Qui? un enfant qui veut trouver un père. Quoi? la quête d'un père et d'une maison. Comment? par le biais de légendes, de mythes. Pourquoi? «Il faut oublier ces mots» indique peut-être une réflexion sur la poésie elle-même: oublier les mots dans l'espoir de trouver le réel.
On peut ensuite entrer dans la question centrale: la relation père - enfant. L'enfant cherche un père et un refuge, puis il grandit jusqu'à dépasser le père, enfin la barque s'enfonce.

2.3 Un mythe fondateur: la dérision de Cérès

Autre accès possible au texte: le mythe fondateur de Cérès , à travers l'épisode de la dérision de Cérès, tel qu'il est raconté dans les Métamorphoses d'Ovide.

Cliquez sur le livre pour lire les vers 438 à 461 du livre 5 des Métamorphoses d'Ovide

Le personnage de Cérès se trouve déjà dans Pierre écrite; quant au nom de l'enfant, c'est Ascalabos ou Stellion (en grec, taché; ce n'est pas un nom propre).
Le petit tableau d'Elsheimer intitulé La dérision de Cérès a beaucoup impressionné Bonnefoy, qui lui a d'ailleurs consacré un article, "Une Cérès à la nuit, d'Adam Elsheimer", en 1992.
Y. Bonnefoy se livre dans cet article à une interprétation très libre, et dit beaucoup plus de lui-même que du peintre.
Une mère cherche sa fille perdue, contrairement à ce qui se passe dans la légende du passeur (Les Planches courbes) où un enfant cherche un père. Un enfant se moque de la déesse, de la mère, qui par vengeance le transforme en lézard. Cérès aura-t-elle compassion de l'enfant? C'est ce dont rêve le poète qui interprète très librement ces mythes pour construire sa légende personnelle.
On peut rapprocher la légende du passeur et la légende de Cérès: les deux sont à la fois opposées et analogues: dans les deux, il y a espoir d'une fusion, d'une compassion, un horizon d'espérance se dessine; dans les deux, il y a à la fois perte et réparation. Cérès retrouvera Perséphone (Korè), comme l'enfant trouve un père. Le poète, de même qu'il espère que Cérès aura pitié de l'enfant, demande également pitié pour la déesse, comme s'il souhaitait dépasser la dialectique de la faute et du châtiment.

3. Explorer l'univers poétique du recueil

3.1 L'espace-temps: une navigation, nocturne

Le recueil superpose à un lieu (les rives), un moment, (la nuit): un fleuve, la nuit: ce décor était déjà présent dans Pierre écrite, et dans Dans le leurre du seuil. Le fleuve peut être celui des morts (p.80), mais aussi l'eau d'avant la naissance (p. 96). L'eau est départ et recommencement: le récit du Déluge se retrouve dans la Bible (où Noé donne une seconde chance à la création) et dans la mythologie gréco-latine. Dans la mythologie égyptienne on trouve le Nil terrestre et le Nil céleste, la rivière de la vie mais aussi des morts (penser au tableau de Poussin: Moïse sauvé des eaux). Le premier récit de Rue traversière de Bonnefoy, qui se déroule en Egypte, est en consonance avec la légende du passeur. On a l'impression que la topographie géographique s'estompe progressivement chez Bonnefoy pour faire place à une topographie que construit l'imaginaire. De même l'Histoire semble absente de notre recueil, on se trouve dans un univers intemporel. Enfin, la navigation est associée à quatre barques: la barque onirique (p. 71-72: navigation d'Ulysse sur les eaux du songe) la barque amoureuse (p. 61), la barque des morts et la barque initiatique. La barque est le passage. On pense au roman d'Henri Bosco, Malicroix, qui met en scène une traversée du Rhône la nuit, sur la barque des morts.

3.2 La quête de l'origine: l'enfant, le père, la mère, la maison

À l'ancrage autobiographique s'ajoutent ici des médiations mythologiques.

L'enfant apparaît de façon très autobiographique dans la section «La Maison natale», en particulier dans les poèmes VI, VII, VIII et IX. Les traditionnels voyages de la famille Bonnefoy vers le Lot où se passaient les vacances sont évoqués, et le jeu dans le jardin avec le père. C'est un enfant qui joue, que l'on appelle parce qu'il est tard (p. 57), un enfant rieur (p. 75, p. 83), dont on voit le pied ou la jambe nu(e) (p. 61, p. 19), un enfant qui saisit une grappe (p. 75).
Deux figures mythologiques sont évoquées: Marsyas, écorché vif par Apollon (p. 19), et Ascalabos changé en stellion (légende de Cérès).
On trouve une hésitation entre un je autobiographique et un il mythologique.

Le père: on se reportera à la lecture de l'article de Jackson: «Du côté du père» publié dans Le Magazine littéraire de juin 2003. «La mort de [s]on père [est] l'événement le plus important, la perte la plus déchirante d'une vie d'homme», écrit Freud durant l'été 1908, dans la préface à la Traumdeutung. Le rapport de l'enfant au père est un rapport symbolique; or Y. Bonnefoy perd son père lorsqu'il a treize ans; cette perte, plus terrible que celle de la mère, fait de la figure symbolique du père une figure centrale, dont on trouve ici deux aspects: d'une part la présence autobiographique, dans les sections VII et VIII de La Maison natale. (p. 91 avec la présence de la parenthèse, qui fait de ce passage une confidence autobiographique), et d'autre part le relais mythologique: le passeur de la légende.

Cliquez sur le livre pour lire le passage de L'Enéide de Virgile (Chant II) dans lequel Enée porte son père Anchise

P. 71, le poète évoque Uysse qui à son retour a grande hâte de retrouver Laerte, son père: arrivé à Ithaque, il va le rejoindre dans le verger.
«On est le fils de son enfant, c'est tout le mystère.» déclare Bonnefoy, en 1972, lorsque sa fille Mathilde naît, et que sa mère meurt. Dans la légende du passeur, tout se joue autour de deux questions: «Un père, qu'est-ce que c'est?» et «Veux-tu être mon père?».
On pense à Lacan dans le Séminaire de 1981: la métaphore paternelle, la carence du père quand il vient à manquer sans mourir.

La mère: peu présente à première vue, elle est «l'évasive présence maternelle», pourtant elle est très présente à travers quelques relais mythologiques: Cérès cherche sa fille, mais Bonnefoy écrit Cet enfant plutôt que cette enfant. Isis est aussi évoquée (p.72). Il y a enfin le personnage de Ruth la Moabite mariée à Booz et qui a la nostalgie du pays de Moab dont elle est originaire.

Lire le poème de Keats, Ode to a nightingale, VII, traduit par Bonnefoy, in Keats et Leopardi, (Gallimard, 2000).

La maison: c'est la maison natale, que l'on trouve au début du recueil et dans la section centrale intitulée justement «La Maison natale» où est évoquée «la sécurité des années qui ne savent rien de la mort».

3.3 Le langage poétique: unité et variété

A première vue, on se trouve en présence d'un jeu de ruptures et de discontinuités. Il peut être utile de lire avec les élèves le sommaire, les dates, les éditeurs. Les 7 sections ont été écrites à des dates différentes. Le recueil comporte une alternance de vers et de prose, avec une grande variété de strophes, et tous les mètres possibles, du monosyllabe au vers de 16 syllabes. Cela s'accompagne d'une très grande variété des temps verbaux (La Voix lointaine). On pourrait donc avoir l'impression de quelque chose de discontinu.
Or, même si l'unité est surtout thématique (la barque, Cérès), on est tout de même en présence d'une unité formelle très forte: chacune des sections est organisée autour d'un principe: «La Voix lointaine»: vers de 11/12 et quatrains; Que ce monde demeure: 8 poèmes en hexasyllabes; «La Maison natale»: très grande majorité d'hendécasyllabes, qui évitent la solennité monotone de l'alexandrin (les hendécasyllabes sont fréquents dans le recueil; Leopardi use aussi beaucoup du vers de 11 syllabes, mètre le plus utilisé dans la poésie italienne).
On trouve aussi une unité rhétorique grâce aux anaphores et aux invocations lyriques (ô ou oh), et une unité rythmique avec la forte présence de l'iambe.

4. Interpréter les sens du recueil

4.1 Mythe et poésie

La mythologie personnelle de Bonnefoy est présente dès l'époque de Douve. Bonnefoy aime énormément la peinture italienne et Poussin, chez qui l'on trouve une dimension mythique. Le mythe se sent chez lui en poésie: il dit et tait à la fois, dévoile et cache (cf. la fin des Dialogues de Platon). Par là même, le mythe apparaît comme supérieur au concept, qui découpe la réalité: sa pluralité de sens le rend apte à exprimer «le lieu perdu». On peut proposer aux élèves de combiner les figures mythologiques: Ulysse et Ruth sont deux figures de la nostalgie. Marsyas et Cérès sont des figures de la perte et de la réparation. Saint Christophe et le nautonier sont des passeurs, la légende racontée présente un mythe inventé qui cumule différents mythes.

4.2 Langage et parole

Paradoxe d'un poète qui écrit beaucoup et dit toutefois du mal du langage.
Lire ce que dit Bonnefoy du langage dans les "Remarques sur l'enseignement de la poésie au lycée", page 115 (L'Esprit créateur, automne 1996).

Les Planches courbes sont aussi à lire comme un art poétique; on trouve, dans la section «Dans le leurre des mots» (pp. 77-80), un éloge de la poésie. Celle-ci permet de
- rajeunir le monde: la poésie fait revenir le monde à l'enfance de l'origine, à l'innocence de la parole. (Le héros des «Planches courbes» est un enfant)
- recoudre les déchirures (p.60): c'est le texte - textile qui remaille le monde.
- unir parole, chant et silence (p. 58).
- toucher au réel. (p.71) avec la «transmutation des métaux du rêve».
- faire advenir l'espérance: ce sont les trois images qui se trouvent à la fin du poème «Dans le leurre des mots», un «feu», une «étoile», une «ancre», et aussi le bol où boit Cérès avec «son désir aussi, son besoin de boire / Avidement au bol de l'espérance» (p.97).

4.3 Les Planches courbes: un titre ingrat et foisonnant

Le titre est curieux. On a connu de plus beaux titres chez Bonnefoy. Ici, trois pistes se combinent:
L'évocation de la barque (pp.76, 87, 104): il s'agit de la barque nocturne, celle des morts, de l'anabase, qui permet de passer de l'autre côté en quête du vrai lieu, barque du rêve, métaphore de la poésie elle-même; elle permet d'affronter les ténèbres, le néant, le chaos. Ce n'est pas une barque à la dérive, elle avance. Une antithèse: «planche» s'oppose à «courbe». L'accolement du substantif et de l'adjectif s'efforce de réaliser la conciliation des contraires (cf. p.76: «les pensées ajointées par l'espérance»). Ce qui donne forme à l'esprit. Comme dans le flocon de Koch , où le triangle, par une série de modifications récursives, devient courbe, la rigidité est courbée grâce au jointoiement des mots, à la poésie.

Conclusion

Dans l'oeuvre de Bonnefoy, Les Planches courbes marque un tournant: le recueil introduit la confidence autobiographique. Mais les thèmes d'Yves Bonnefoy restent les mêmes: une interrogation ardente et douloureuse sur l'origine, et l'affirmation désespérée que la poésie reste la seule chose qui permet d'affronter le chaos.

Des pistes de travail pour accompagner les élèves dans leur lecture du recueil.

Des propositions de questions possibles pour l'épreuve de littérature au baccalauréat.

Notes relues par M. Repetto
Edition et mise en page: Michèle Leroux-Baron
Crédits:
Merci à M. Bonnefoy pour nous avoir autorisés à reproduire un extrait de l'enregistrement de "La Maison natale"
Merci à Maria et Daniel Brewer, de l'Université du Minnesota, éditeurs de la revue L'Esprit créateur, http://espritcreateur.umn.edu/
qui nous ont gracieusement envoyé l'article numérisé de M. Bonnefoy: "L'Enseignement de la poésie au lycée", et nous ont autorisés à le publier ici.